La gestion des chevaux en groupe : gage de bien-être ?

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Vivre en groupe est un besoin éthologique fondamental du cheval, hérité de son histoire évolutive d'animal social et de proie. Pourtant, la manière dont on organise cette vie en groupe dans nos conditions humaines, le nombre d'individus, l'espace, l'organisation des ressources, fait toute la différence entre un collectif harmonieux et une source chronique de stress et de blessures. Voici ce que révèlent trois décennies de recherche en éthologie équine sur la question.

Le besoin social, mais maîtrisé

Les chevaux sauvages ou semi-féraux vivent naturellement en petites unités stables, généralement composées de cinq à six individus, qui peuvent ensuite se regrouper temporairement en rassemblements plus larges sans pour autant fusionner socialement (Torres Borda et al. 2025, 2023; Horse Behaviour Explained: Origins, Treatment and Prevention of Problems, Margit H. Zeitler-Feicht, 2003). Cette organisation en petites unités cohésives n'est pas un hasard : elle permet à chaque cheval de connaître individuellement tous les membres de son groupe, de mémoriser les relations de dominance et d'entretenir des liens affiliatifs stables dans la durée. Une synthèse récente portant sur 27 études et plus de 850 chevaux confirme que les groupes domestiques stables affichent des taux d'agression très faibles, et que l'essentiel des interactions sociales chez le cheval reste de nature affiliative plutôt que conflictuelle (Torres Borda et al., 2023).

Le problème apparaît lorsque les effectifs grandissent artificiellement, dans des conditions où la stabilité et l'espace ne suivent pas. Fureix et ses collègues, dans une revue de référence sur la régulation de l'agression chez le cheval, montrent que ce ne sont pas les groupes en tant que tels qui posent problème, mais les pratiques de gestion qui les accompagnent : composition instable, effectifs trop importants pour l'espace disponible, ou renouvellement fréquent des individus (Fureix et al., 2012). Autrement dit, la taille du groupe agit rarement seule; elle interagit presque toujours avec l'espace et les ressources.

La taille du groupe, facteur fondamental mais pas indépendant

C'est précisément ce couplage que documente l'étude de Flauger et Krueger (2013), menée sur onze groupes de chevaux domestiques de tailles et compositions variées. Leurs résultats indiquent qu'en dessous d'un seuil d'environ 331 à 342 m² par cheval, les comportements de soumission augmentent significativement, et la tendance à l'agression suit la même direction. Ce chiffre a depuis été repris dans plusieurs travaux comme repère pratique : une étude autrichienne de suivi par capteurs ultra-large bande sur 34 chevaux a par exemple observé que dans des paddocks n'offrant qu'environ 44 m² par cheval, les distances interindividuelles se réduisaient fortement, les réseaux sociaux devenaient plus « compacts », et les approches agonistiques étaient nettement plus fréquentes que dans des champs offrant l'espace recommandé (Torres Borda et al., 2025).

Ce même mécanisme a été confirmé dans un contexte totalement différent : celui des chevaux élevés en lots pour la production de viande, où la densité de peuplement (m²/cheval) a un effet mesurable sur des indicateurs de bien-être (propreté du pelage, état de la litière, comportements de repos) même en l'absence d'agression manifeste (Raspa et al., 2020).

Le message est cohérent d'une étude à l'autre : ce n'est pas le nombre de chevaux en soi qui est problématique, c'est le rapport entre ce nombre et la surface réellement disponible pour que chacun puisse maintenir sa distance sociale personnelle et, le cas échéant, se retirer d'une interaction sans y être contraint physiquement.

Une étude belge menée sur un groupe de douze chevaux à composition variable apporte une nuance intéressante : la densité augmentait spécifiquement les agressions de contact et les menaces, mais pas les comportements d'évitement passif, suggérant que le manque d'espace ne crée pas seulement plus de conflits, il empêche aussi les stratégies de gestion pacifique du conflit que les chevaux emploient naturellement quand ils en ont la possibilité (Pierard, McGreevy et Geers, 2019).

Gestion de l'espace de vie

Le mouvement libre est un des grands bénéfices attendus de la vie au pré, mais il dépend directement de la configuration de l'espace. Les études de terrain montrent que même dans des paddocks de taille correcte, les chevaux n'utilisent pas l'espace uniformément : ils se déplacent en fonction des ressources (points d'eau, zones d'ombre, affouragement) et de leurs partenaires sociaux préférentiels, restant généralement à proximité de leurs affiliés même quand l'espace le permettrait de s'en éloigner (Torres Borda et al., 2025). Cela signifie qu'un grand pré mal aménagé, avec une seule zone d'abreuvement ou un accès resserré au fourrage, peut recréer artificiellement les conditions de promiscuité d'un espace restreint, quelle que soit sa surface totale.

Sur ce point, l'enrichissement de l'environnement joue également un rôle : une étude française a montré que l'installation de brosses automatiques dans des parcs collectifs générait non seulement des indicateurs d'émotions positives, mais favorisait aussi davantage d'interactions sociales positives entre les chevaux du groupe (Lansade et al., 2022) : un rappel que la gestion de groupe ne se limite pas à éviter le pire, mais peut activement soutenir le lien social.

Fourrage et points de nourriture

C'est sans doute sur l'alimentation que la recherche est la plus directement transposable en recommandations concrètes. Une étude allemande portant sur des râteliers à foin à ouverture temporisée a cherché à déterminer le ratio minimal de places de nourrissage par cheval nécessaire pour limiter l'agression : les résultats montrent que les comportements agressifs à haut risque de blessure (morsures, coups de pied) diminuent nettement seulement lorsque le nombre d'ouvertures est environ trois fois supérieur au nombre de chevaux, un simple ratio de 1,2 ou même 2 places par cheval restant insuffisant pour garantir la distance individuelle nécessaire (Baumgartner, Erhard et Zeitler-Feicht, 2023).

Une étude suisse plus récente, comparant trois stratégies d'affouragement en groupe ; repas traditionnels concentrés, repas fractionnés en petites portions répétées, et foin à volonté via un filet à foin lent, a par ailleurs livré un résultat contre-intuitif : fractionner les repas en portions plus nombreuses n'a pas réduit les comportements agonistiques par rapport au mode traditionnel, et a même semblé plus frustrant pour certains chevaux, tandis que l'accès prolongé au fourrage lent rapprochait le budget-temps des chevaux de celui observé en conditions naturelles (Roig-Pons, Bachmann et Briefer Freymond, 2025). Autrement dit, multiplier les repas sans multiplier les points d'accès ne suffit pas : c'est la disponibilité continue et répartie de la ressource qui atténue la compétition, pas seulement sa fréquence.

Compétition, hiérarchie et stress

Revenons à la question centrale : la taille du groupe favorise-t-elle, en elle-même, davantage de conflits ? La littérature converge vers une réponse nuancée. D'un côté, plusieurs travaux associent des groupes de plus grande taille à des taux d'agression plus élevés (Fureix et al., 2012 ; Pierard et al., 2019), notamment lorsque cette taille s'accompagne d'une densité accrue et d'un renouvellement fréquent des individus. Une synthèse portant sur 20 groupes de chevaux islandais et 458 individus a montré que les groupes de reproduction avec un étalon présentaient les niveaux d'agression les plus bas, tandis que les groupes de jeunes chevaux non familiers formés artificiellement, souvent plus nombreux et moins stables, étaient particulièrement agressifs (Sigurjónsdóttir et Haraldsson, 2019).

De l'autre côté, il serait trop simple de réduire le problème au seul chiffre du nombre de têtes. Ce que ces études pointent surtout, c'est une combinaison de facteurs qui s'aggravent mutuellement à mesure que le groupe grossit : la difficulté à mémoriser et stabiliser une hiérarchie linéaire claire entre un grand nombre d'individus, la réduction mécanique de l'espace et des ressources disponibles par tête si l'infrastructure ne suit pas, et l'impossibilité pour les chevaux de se scinder spontanément en sous-groupes affinitaires plus restreints lorsque l'espace est trop contraint pour le permettre. Or cette capacité à former des sous-groupes est précisément ce qui, en liberté, permet à de grands rassemblements de coexister sans déstabiliser la cohésion sociale de chacun (Torres Borda et al., 2023, 2025).

Conclusion

La prudence est de mise face aux groupes trop nombreux ; non pas parce que le nombre en soi serait toxique, mais parce qu'au-delà d'un certain seuil, les conditions qui permettent normalement au cheval de gérer pacifiquement sa vie sociale (mémoire individuelle fiable de chacun, possibilité de se retirer, formation spontanée de sous-groupes, accès non contraint aux ressources) deviennent de plus en plus difficiles à réunir dans l'espace et l'infrastructure dont dispose la plupart des structures équestres. C'est cette conjonction - grand groupe, espace resserré, ressources concentrées, composition instable - qui est associée de façon assez cohérente, à travers des méthodologies et des pays différents, à une hausse des comportements agonistiques et des marqueurs de stress.

Cela ne condamne pas les grands groupes en soi : des travaux montrent que des rassemblements plus larges, quand ils sont stables dans le temps, bien pourvus en espace et en points de ressources multiples et répartis, peuvent fonctionner sans dégradation notable du bien-être.

La vraie variable à surveiller n'est donc pas un chiffre absolu de chevaux, mais le rapport entre la taille du groupe et sa capacité réelle, spatiale, sociale, matérielle, à permettre à chaque individu de continuer à exercer les comportements qui, en liberté, maintiennent l'organisation sociale équine stable.

Références

Baumgartner, M., Erhard, M. H., & Zeitler-Feicht, M. H. (2023). Which animal-to-feeding-place ratio at time-controlled hay racks is animal appropriate? Preliminary analysis of stress responses of horses. Frontiers in Veterinary Science, 9, 1005102. https://doi.org/10.3389/fvets.2022.1005102

Flauger, B., & Krueger, K. (2013). Aggression level and enclosure size in horses (Equus caballus). Pferdeheilkunde Equine Medicine, 29(4), 495–504. https://doi.org/10.21836/PEM20130404

Fureix, C., Bourjade, M., Henry, S., Sankey, C., & Hausberger, M. (2012). Exploring aggression regulation in managed groups of horses Equus caballus. Applied Animal Behaviour Science, 138(3–4), 216–228. https://doi.org/10.1016/j.applanim.2012.02.009

Lansade, L., Lemarchand, J., Reigner, F., Arnould, C., & Bertin, A. (2022). Automatic brushes induce positive emotions and foster positive social interactions in group-housed horses. Applied Animal Behaviour Science, 246, 105538. https://doi.org/10.1016/j.applanim.2021.105538

Pierard, M., McGreevy, P., & Geers, R. (2019). Effect of density and relative aggressiveness on agonistic and affiliative interactions in a newly formed group of horses. Journal of Veterinary Behavior, 29, 61–69. https://doi.org/10.1016/j.jveb.2018.03.008

Raspa, F., Tarantola, M., Bergero, D., Bellino, C., Mastrazzo, C. M., Visconti, A., Valvassori, E., Vervuert, I., & Valle, E. (2020). Stocking density affects welfare indicators in horses reared for meat production. Animals, 10(6), 1103. https://doi.org/10.3390/ani10061103

Roig-Pons, M., Bachmann, I., & Briefer Freymond, S. (2025). Impact of feeding strategies on the welfare and behaviour of horses in groups: An experimental study. PLoS ONE, 20(6), e0325928. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0325928

Sigurjónsdóttir, H., & Haraldsson, H. (2019). Significance of group composition for the welfare of pastured horses. Animals, 9(1), 14. https://doi.org/10.3390/ani9010014

Torres Borda, L., Auer, U., & Jenner, F. (2023). Equine social behaviour: Love, war and tolerance. Animals, 13(9), 1473. https://doi.org/10.3390/ani13091473

Torres Borda, L., Auer, U., & Jenner, F. (2025). The role of space availability and affiliation in shaping equine social distances and dynamics. Scientific Reports, 15, 10273. https://doi.org/10.1038/s41598-025-92943-4

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